Oh putain.
Oh putain quand même. C’est que ça pèse, une hache de pompier. Ca pèse sur la réalité, ça pèse sur les nerfs. De quoi faire perdre son hoquet à un vigile de Monoprix.
Bon allez, allez, on y va. Je la saisis à deux mains. Un, c’est plus pratique, deux, c’est plus seyant. Pour les gars qui vont me croiser dans les couloirs, la référence aux chevaliers moyenâgeux sera plus prompte. C’est plaisant quand, ne seraient-ce que quelques minutes d'une vie, fûssent-elles incendiaires, autrui vous comprend rapidement. Et forcément.
Bien bien bien. J’ai tout en main, là. Surtout, ne rien regarder. Ne pas regarder en dehors de moi. Ne voir que la vitesse de mon élan, ne sentir que la précipitation - à l’instar de l’effroi. Se faufiler dans la griserie comme dans le linceul de mon âme.
Son bureau n’est pas loin. A quinze pas tout au plus.
C’est la crème des hommes. A l’unanimité ou presque, c’est-à-dire quand les seuls qui le critiquent sont des imbéciles déclarés, des mutilés du bulbe. Un homme pilier pour la société, un ingénieur aux mille dossiers actifs, et pourtant toujours disponible, et croulant sous le travail, et toujours souriant, convivial, pédagogue, et toujours sérieux dans l’accomplissement de ses tâches, et toujours viscéralement humain. Le dessus du velouté de la crème.
J’éprouve une sincère admiration pour lui. Un héros invisible, en quelque sorte. Un résistant involontaire, dont l’intensité professionnelle ne parviendra jamais à éteindre sa parcelle d’humanité. Non pas un Janus qui aurait un visage au bureau, et un autre en privé ; mais bien un seul homme, une seule main qui travaille et qui caresse.
Les infirmières sont les fées du vingtième siècle. Il y a dû en avoir une qui s’est penchée sur son berceau, et lui a jeté un sort ou un baiser à la sauvette, qui l’a condamné à être gentil, implacablement gentil. Gentil : voilà un mot massacré, assassiné, devenu péjoratif à force d’ironie. Le gentil est le cousin du benêt. Le gentil est à côté de la plaque dans notre monde expressément utile. On le tolère parce qu'il faut de tout pour faire un monde.
Ahem ahem.
Merde. Il n’est pas dans son bureau. Non, ce n’est pas possible. Dans les films, enfin quoi dans les films enfin, quand un type va voir un autre type, l’autre type l’attend forcément à sa place. Quand on connaît le prix de l’heure de tournage, on comprend pourquoi on ne peut pas se permettre d’attendre qu’il revienne de la machine à café. Et là, putain, là, il n’est pas là.
Hop-là, on ne s’arrête pas devant son bureau, on continue comme si de rien n’était ... Mais Dieu que c’est encombrant, une hache ... C’est si énorme qu’on ne peut bien sûr voir que ça, énorme, avec un petit soi derrière ... Je me promène avec une hache dans les couloirs - une hache me promène dans les couloirs. Putain putain putain. Voilà mon bureau. Je vais pour m’y enterrer. Courageux en diable, je jette un œil en arrière ... aaaaaah, il revient, il s’asseoit à son bureau.
Merde. Il faut que j’y aille alors maintenant. Non. Si. C’est atroce, cette espèce de chaleur oppressante qui monte en moi, cette asphyxie croissante des muscles de ma volonté. Ca prend le ventre, d’assaut ; ça le tord. Mon cœur joue la « Marche de Radetzky », version furioso. Je n’ai plus envie d’y aller, je ne peux pas ne pas y aller ...
En fait mes jambes connaissent bien ma tête et l’ont abandonnée depuis plusieurs secondes à ses atermoiements. Je marche déjà, mon instrument d’énormité toujours bien en main. Finalement, c’est splendide. Théâtral comme je le rêvais. Un couloir bien en ligne droite pour pouvoir satisfaire mon élan, des vitres partout pour multiplier les témoins. Je me demande si le cadreur ne me suit pas avec la caméra sur l’épaule ; je l’espère.
Raaaaaaaaaah. Je m’engouffre. J’ébranle sa porte de mon épaule. Il ne m’a pas encore vu, hypnotisé par son écran d’ordinateur qui l’oblige à se contorsionner sur sa gauche. J’hurle. Je suis fier de la qualité, improvisée, imprévisible, de mon hurlement. Il se tourne et me fait face. A deux mains je lève ma hache, haut, très haut. La pointe arrière soulève une plaque du faux-plafond. Ses yeux crachent l’épouvante. Haut-le-cœur. Hauts les cœurs !
Raaaaaaaaah. J’abats ma hache sur son bureau. Royale. Au beau milieu.
Le bruit du choc est décevant, parole d’esthète. Bien présent, il s’affranchit correctement de sa mission d’intimidation, mais décevant. Bien massif, bien résonnant, mais presque sourd. Heureusement, personne ne devrait s’en émouvoir tant mon cri tient le devant de la scène sonore.
Je halète maintenant comme un loup après la course. Mon souffle, monstrueux, extraordinaire, remplit la pièce. La remplit complètement. Je dirige ce monde. Lui, qui regarde la hache, est livide, liquide. On jurerait que je lui ai tranché la tête, tout le haut du corps, de haut en bas, tellement il est d’un côté presque rassuré de voir que c’est le meuble qui a été foudroyé, et de l’autre absolument terrorisé par l’idée de cette énormité qui vient de débouler dans son trois mètres sur trois, son bureau, sa vie.
Un architecte n’eût pas mieux visé le milieu de ce meuble. Et, divine récompense, incroyable bonheur, la hache est si honnêtement enfoncée dans le faux bois, qu’elle s’y maintient toute seule. Incroyablement indépendante, farouche qu’elle est ; comme consciente de sa mission, comme comprenant qu’elle joue là sa carrière de hache.
« Pars, me dit-elle, pars, pendant que je te couvre. Je m’occupe d’eux. »
Superbe. Elle est superbe.
Que Dieu m’en fasse une femme et je l’épouse.
Pompier : individu manifestement tourné vers autrui, portant un goût prononcé pour le rouge, payé ordinairement pour sauver la vie d’autrui. A posteriori, doit partager son temps entre éteindre les incendies et affûter méticuleusement les têtes des haches de sécurité que l’on trouve dans les toilettes des grandes sociétés.
