Projet C

Mardi 4 juin 2002 2 04 /06 /Juin /2002 22:45

Oh putain.


Oh putain quand même. C’est que ça pèse, une hache de pompier. Ca pèse sur la réalité, ça pèse sur les nerfs. De quoi faire perdre son hoquet à un vigile de Monoprix.


Bon allez, allez, on y va. Je la saisis à deux mains. Un, c’est plus pratique, deux, c’est plus seyant. Pour les gars qui vont me croiser dans les couloirs, la référence aux chevaliers moyenâgeux sera plus prompte. C’est plaisant quand, ne seraient-ce que quelques minutes d'une vie, fûssent-elles incendiaires, autrui vous comprend rapidement. Et forcément.


Bien bien bien. J’ai tout en main, là. Surtout, ne rien regarder. Ne pas regarder en dehors de moi. Ne voir que la vitesse de mon élan, ne sentir que la précipitation - à l’instar de l’effroi. Se faufiler dans la griserie comme dans le linceul de mon âme.


Son bureau n’est pas loin. A quinze pas tout au plus.


C’est la crème des hommes. A l’unanimité ou presque, c’est-à-dire quand les seuls qui le critiquent sont des imbéciles déclarés, des mutilés du bulbe. Un homme pilier pour la société, un ingénieur aux mille dossiers actifs, et pourtant toujours disponible, et croulant sous le travail, et toujours souriant, convivial, pédagogue, et toujours sérieux dans l’accomplissement de ses tâches, et toujours viscéralement humain. Le dessus du velouté de la crème.


J’éprouve une sincère admiration pour lui. Un héros invisible, en quelque sorte. Un résistant involontaire, dont l’intensité professionnelle ne parviendra jamais à éteindre sa parcelle d’humanité. Non pas un Janus qui aurait un visage au bureau, et un autre en privé ; mais bien un seul homme, une seule main qui travaille et qui caresse.


Les infirmières sont les fées du vingtième siècle. Il y a dû en avoir une qui s’est penchée sur son berceau, et lui a jeté un sort ou un baiser à la sauvette, qui l’a condamné à être gentil, implacablement gentil. Gentil : voilà un mot massacré, assassiné, devenu péjoratif à force d’ironie. Le gentil est le cousin du benêt. Le gentil est à côté de la plaque dans notre monde expressément utile. On le tolère parce qu'il faut de tout pour faire un monde.


Ahem ahem.


Merde. Il n’est pas dans son bureau. Non, ce n’est pas possible. Dans les films, enfin quoi dans les films enfin, quand un type va voir un autre type, l’autre type l’attend forcément à sa place. Quand on connaît le prix de l’heure de tournage, on comprend pourquoi on ne peut pas se permettre d’attendre qu’il revienne de la machine à café. Et là, putain, là, il n’est pas là.


Hop-là, on ne s’arrête pas devant son bureau, on continue comme si de rien n’était ... Mais Dieu que c’est encombrant, une hache ... C’est si énorme qu’on ne peut bien sûr voir que ça, énorme, avec un petit soi derrière ... Je me promène avec une hache dans les couloirs - une hache me promène dans les couloirs. Putain putain putain. Voilà mon bureau. Je vais pour m’y enterrer. Courageux en diable, je jette un œil en arrière ... aaaaaah, il revient, il s’asseoit à son bureau.


Merde. Il faut que j’y aille alors maintenant. Non. Si. C’est atroce, cette espèce de chaleur oppressante qui monte en moi, cette asphyxie croissante des muscles de ma volonté. Ca prend le ventre, d’assaut ; ça le tord. Mon cœur joue la « Marche de Radetzky », version furioso. Je n’ai plus envie d’y aller, je ne peux pas ne pas y aller ...


En fait mes jambes connaissent bien ma tête et l’ont abandonnée depuis plusieurs secondes à ses atermoiements. Je marche déjà, mon instrument d’énormité toujours bien en main. Finalement, c’est splendide. Théâtral comme je le rêvais. Un couloir bien en ligne droite pour pouvoir satisfaire mon élan, des vitres partout pour multiplier les témoins. Je me demande si le cadreur ne me suit pas avec la caméra sur l’épaule ; je l’espère.


Raaaaaaaaaah. Je m’engouffre. J’ébranle sa porte de mon épaule. Il ne m’a pas encore vu, hypnotisé par son écran d’ordinateur qui l’oblige à se contorsionner sur sa gauche. J’hurle. Je suis fier de la qualité, improvisée, imprévisible, de mon hurlement. Il se tourne et me fait face. A deux mains je lève ma hache, haut, très haut. La pointe arrière soulève une plaque du faux-plafond. Ses yeux crachent l’épouvante. Haut-le-cœur. Hauts les cœurs !


Raaaaaaaaah. J’abats ma hache sur son bureau. Royale. Au beau milieu.


Le bruit du choc est décevant, parole d’esthète. Bien présent, il s’affranchit correctement de sa mission d’intimidation, mais décevant. Bien massif, bien résonnant, mais presque sourd. Heureusement, personne ne devrait s’en émouvoir tant mon cri tient le devant de la scène sonore.


Je halète maintenant comme un loup après la course. Mon souffle, monstrueux, extraordinaire, remplit la pièce. La remplit complètement. Je dirige ce monde. Lui, qui regarde la hache, est livide, liquide. On jurerait que je lui ai tranché la tête, tout le haut du corps, de haut en bas, tellement il est d’un côté presque rassuré de voir que c’est le meuble qui a été foudroyé, et de l’autre absolument terrorisé par l’idée de cette énormité qui vient de débouler dans son trois mètres sur trois, son bureau, sa vie.


Un architecte n’eût pas mieux visé le milieu de ce meuble. Et, divine récompense, incroyable bonheur, la hache est si honnêtement enfoncée dans le faux bois, qu’elle s’y maintient toute seule. Incroyablement indépendante, farouche qu’elle est ; comme consciente de sa mission, comme comprenant qu’elle joue là sa carrière de hache.


« Pars, me dit-elle, pars, pendant que je te couvre. Je m’occupe d’eux. »


Superbe. Elle est superbe.


Que Dieu m’en fasse une femme et je l’épouse.



Pompier : individu manifestement tourné vers autrui, portant un goût prononcé pour le rouge, payé ordinairement pour sauver la vie d’autrui. A posteriori, doit partager son temps entre éteindre les incendies et affûter méticuleusement les têtes des haches de sécurité que l’on trouve dans les toilettes des grandes sociétés.




Par Théobald - Publié dans : Projet C
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Lundi 3 juin 2002 1 03 /06 /Juin /2002 22:36

Je me lève. Je ne bouscule personne, puisqu’il n’y a que moi dans mon bureau. Ah, le Claude, quel poète ! A l’instar des Néron, Hitler et Mussolini, quel grand artiste est mort en lui ! Quel dommage qu’il se soit pris, sur le tard, pour Gilbert Bécaud, Monsieur 10.000 volts.


J’emprunte les couloirs. Mes pieds connaissent bien le chemin, c’est celui des toilettes. J’y vais tous les matins. Un peu avant dix heures, quand j’ai le plus de chances de passer juste après la femme de ménage qui, ô privilège, m’aura rendu l’endroit propre. Sanctuaire de fortune, où je recouvre enfin mon intimité intellectuelle. Ce n’est pas pour rien que l’on parle de trône. A bien y réfléchir, il n’y a bien que là, assis sur cette cuvette en plastique blanc, que l’homme est roi. Royaume d’un mètre carré soixante quinze. Pouvoir absolu de celui qui ne peut être jugé, juché sur son piédestal en porcelaine sanitaire. Bien sûr, le règne a ses limites, et autrui s’inquiéterait inopportunément d’un monarque qui pousserait sa gouverne au-delà d’une bonne demi-heure. Notons d’ailleurs que c’est le même autrui qui ne s’alarme pas que les vrais hommes du vrai pouvoir restent des décennies sur leur trône politique. Politique et hygiène ne sont pas du même monde.


Me voici sur les lieux, lieux d’aisance pour dictionnaire convenable, chiottes pour mépriseurs de nécessités.


J’aime beaucoup ces toilettes. A contre-cœur. A contre-nez. Cette oasis de liberté dans le désert humain est empreinte de mille odeurs repoussantes, toujours renouvelées. Vers dix heures donc seulement, l’odeur tant attendue du désinfectant industriel investit la pièce et transforme ce carrefour des besogneux gastriques en hospice pour les faibles de la foi professionnelle. Le décor est la Saint-Pierre-de-Rome du kitsch néo-propret des années soixante-dix. Un chef-d’œuvre de carrelage mural orange, de peinture surbrillante et plafonesque, de poignées de porte style Pompidou option zamac, et de néons ambiance couloir souterrain de maintenance de piste d’atterrissage.


Je pense pouvoir dire que je suis parfaitement serein. Par pure légèreté. Je serais bien capable de vous parler du calme qui sévit dehors, hors les murs de ce bâtiment, hors les vitres qui ne s’ouvrent pas. C’est effarant de considérer combien la nature se contrefout manifestement, ostensiblement, des roadmaps et des ZB01. Les arbres sont là, à leur place, leurs branches ondulent à peine. Les pelouses sont vertes, les feuilles mortes se ramasseraient volontiers à la pelle si un fâcheux n’avait pas inventé les balais à air pulsé, ces absurdités motorisées qui débilisent nos trottoirs. Yves, reviens, ils sont devenus techniciens !


Reviens, Yves.


Cela fait des mois que cela circule dans mes circonvolutions ; pas une révolution mais un rêve tout court. Une espèce de pulsion régulière et bien apprivoisée. Un fantasme pour chien de Pavlov. A ma droite, accrochée au mur comme un improbable trophée d’Hercule à son retour des écuries d’Augias, elle est là. Oubliée du monde, sauf d’un seul homme, je présuppose préposé annuel à la vérification de sa bonne présence dans le bâtiment.


Ah le bel instrument ! D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été passionné par les beaux outils. Bricoleur amateur, j’ai pris plaisir à m’entourer, au fil des années, d’une cohorte d’outils tous plus admirables les uns que les autres. Efficaces, sobres, ingénieux, indispensables. La pince à dénuder séquentielle, la scie sauteuse, les clefs à œil en acier trempé, la colonne de perçage ... Comme si ma religion se prenait à dire que le bel outil rend la main belle. Et puis c’est vrai : il faut être bien outillé pour bien travailler. C’était notre rubrique cliché – sagesse populaire à deux balles.


Plus j’ai avancé dans les études, plus j’ai éprouvé l’impérieux besoin de m’assurer que je n’étais pas handicapé des mains. L’image de l’ingénieur qui ne sait pas tenir un clou, et encore moins travailler l’alu à la torsion, m’angoisse.




Un petit mètre de haut,

L’instrument est là,

Dans ces toilettes façon Zavatta,

Dans ces toilettes façon Perrault(1)


Le manche rouge – et pour cause !

L’instrument s’impose

La tête massive et déchirante

La tête ailleurs, entre Jekyll et Dante


Attendant son heure

Pour intenter son art

Une hache de sapeur !


...


Je m’en empare.



Si.



















(1) : Dominique Perrault, l’impardonnable architecte qui a commis la Bibliothèque François Mitterrand. Je l’ai visitée, j'ai vu ses arbustes en cage, son esplanade en bois tropical casse-jambe, sa moquette rouge jetable le lendemain de l’inauguration, ses boiseries fragiles exposées sous les vitres, d’autres arbres encore, dans la cour intérieure, attachés comme des criminels, bien trop vieux pour supporter cette absurdité inculte, et puis aussi ce « puits à suicide », une espèce de passerelle haut perchée entre deux bâtiments, surmontant romantiquement un tapis rouge, carton d’invitation pour suicidaires éclairés. Comme bibliothèque, je ne sais pas, mais comme exposition permanente de la mégalomanie, je pense que l’édifice porte bien son nom.

Par Théobald - Publié dans : Projet C
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Dimanche 2 juin 2002 7 02 /06 /Juin /2002 01:00

Je vais me lever. Sortir de mon minuscule bureau, où finalement, des deux mots, c’est celui de « bureau » qui m’insupporte le plus. J'opérationne dans un aquarium de deux mètres cinquante sur deux mètres cinquante. Les inévitables « collègues », quel beau mot encore, qui passent devant mes cloisons vitrées, peuvent me voir faire des bulles entre les algues. Petit inventaire à la je-manque-d’air : une armoire métallique, pour des dossiers dont je n’ai pas l’utilité, un porte-manteau, qu'il me faut qualifier de public puisque je dois le partager avec autrui, un ordinateur, fenêtre cathodique pour imbéciles alimentaires comme moi, un téléphone, pour faire moins grouillot, une chaise à roulettes en tissu, mais sans accoudoirs parce que les accoudoirs c’est pour les chefs, et un bureau de ministre, mais de ministre du culte alors. M’offrira-t-on un scaphandrier en plastique qui hoche la tête imperturbablement pour ma prochaine promotion ?


Ah, que j’aime à égrener tous les mots qui tissent le monde viril et hyperréel du bureau. Réunion, téléphone, consultant, projet, objectifs, concept, spécifications, collègues, chef, ordinateur, dossier, mission, imprimante, café – ah, le café, cette fondation de la vie de bureau. J’en ai d’autres : professionnel, congé, carrière, responsable, équipe, rétroprojecteur, part variable, commercial, chiffre d’affaire, ratio, contrat, signature, pot, communication, manager, collaborateur ... Sans compter le florilège interne à chaque grande société, qui rehausse le vocabulaire commun de sonorités chatoyantes, si possible américanophones et siglées. Je vous en fais grâce.


Je suis entré tôt en dissidence. Par distraction peut-être. Les réunions qui m’ont été infligées ces dernières années ont quasiment toutes été l’occasion de me demander ce que je faisais là, au milieu de cette meute très sérieuse de vraies gens, je veux dire de vrais hommes et femmes qui y croient vraiment. J’en aurais presque culpabilisé, à l’aune de mon indifférence caractérielle. J’ai rencontré dans ces réunions des gens, parlant un langage commun mais connu d’eux seuls, qui régissait tout un monde très important de choses très importantes, très sérieuses, aussi techniques qu’essentielles à l’avenir de la société. D’où une certaine vocation de plante verte pour moi. Qu’on me pose une question, et j’y répondais avec un sérieux emprunté à qui voulait bien m’en prêter, avec une malhardiesse presque touchante si jamais un sociologue un tant soit peu éclairé avait été présent pour s’en apercevoir.


« - Les lots 3.14 et 3.21 seront mis en prod quand ?

- Ca dépend. Nous, on attend la fin de la roadmap de la v12c. On est bloqués.

- Ah. Vous pouvez pas développer les interfaces pour les mouvements de ZB01 ? C’est un point du chemin critique, les ZB01. On en a déjà parlé la dernière fois.

- On a commencé.

- Z’en êtes où ?

- Aux specs.

- Vous serez jamais prêts pour la synchro de l’intégration programme ! Qu’en pensent les intégrateurs ?

- On en pense qu’on a déjà du mal à valider le prochain delivery. »


Une bonne plante verte sait être complètement absorbée par le déroulement de la réunion qui l’entoure, tout en rêvant qu’elle pourrait être en train de tondre la pelouse ou promener son chien en centre-ville. Ou encore finir mon meuble porte-chaussures, là, pour le garage, cette grande tentative de design amateur, toujours remisée à plus tard.


Mais non. Ca défèque dur dans les ventilos du delivery. Ca pédale velu dans la scoumoune pour l’intégration programme. Ca gangrène sévère chez les varices des roadmapeurs. C’est horrible. Waterloo, Waterloo, morne plèbe.




Collègue : sous-espèce du genre humain, de type acarien géant, qui s’énormise proportionnellement à l’importance responsabilitogène qui le meut dans son biotope professionnel. Le collaborateur représente l’élite des collègues, le gratin des acariens géants. Là où le collègue peut en venir à s’épancher sur la vie non-professionnelle d’un autre collègue, pendant les heures de travail, un collaborateur a une aptitude particulière à partager son déjeuner en ne parlant que de boulot et surtout pas des camps de concentration en Tchétchénie.

L’élevage de collègues s’appelle la carrière.



Par Théobald - Publié dans : Projet C
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Samedi 1 juin 2002 6 01 /06 /Juin /2002 21:49

C'était en 2002. J'ai commencé à écrire au bureau, largement. Puis un peu au bar de la bibliothèque. J'ai conclu par hasard et méthodiquement sur les rives d'un atlantique silencieux.


Je n'ai pas de raisons bien tangibles de le publier ici. A part le sentiment du besoin de m'en débarrasser enfin. Peut-être le prétexte que les projets D et E attendent.


Sait-on jamais : bonnes lectures à vous. Excusez poussière et intalent.








 




A la mémoire de Mme Geneviève Coutureau.




















 

Sur sa face égarée,

à moitié cachée par une main,

je lis la tristesse de la condition commune,

et le désespoir de ne pouvoir y échapper.


Albert Camus, La Chute.


 



Par Théobald - Publié dans : Projet C
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