Vendredi 5 février 2010 5 05 /02 /Fév /2010 22:43
[Il arrive de temps en temps des heures où l'on écrit sans projeter de faire lire, où l'on écrit du même réflexe que de respirer. Les années s'entassent sur les mots que la poussière cautérise. Un jour l'envie prend d'ouvrir les coffres anciens pour y faire entrer quelques rais de lumière. Marcher dans nos vieux mots.]





La louve Carmen


Louve.jpg

On va dire que ça s'est passé dans la Taïga, parce que le Grand Nord, c'est déjà pris.

Il marchait son chemin, d'un point à un autre point, chimères géographiques qui l'aidaient à lutter contre le froid, les distances, la propre inanité de ses ambitions.

Il la vit parce qu'elle était noire au milieu de la neige enflammée rose par un soleil rasant, qui trouvait là enfin un écho sur cette petite colline massée par l'humeur joueuse des dieux de passage.

Son chemin était dans la multitude de ceux qui ni n'évitaient, ni ne passaient par cette colline. Mais ce morceau de noir devint avec la rapidité des évidences un point, un cap, une atlantide. Pensez, une géométrie à remplir.

Il s'approchait.

Il s'approcha.

Suffisamment, bien que loin encore, pour se laisser surprendre par l'immobilité de la louve.

Ni fuite ni attaque.


Il n'aimait pas les mystères, qui se percent toujours comme s'ils attendaient quelque professionnel, flic ou pilleur.

Il sut, à toujours la voir refuser de bouger, qu'elle était blessée quelque part.

Mais ne se léchait point. Pas de mystère mais du secret, pas un fard mais une vieillesse indûe en cette jeune louve.

Une cicatrice suffisamment ancienne pour être éteinte, mais un mal toujours là, une soif insupportable, une brûlure intérieure, peut-être une balle jamais sortie.

Il s'approchait.

Plus il avait peur, plus il s'approchait encore.

Plus il avait peur.

Il se figea à quarante mètres. Définitivement. Son immobilité l'avait porté ; son immobilité le stoppa.

Quarante mètres, c'est loin.

Mais dans la Taïga, deux êtres vivants à quarante mètres, ça confine déjà à l'exigüité.

Mais à quarante mètres, il lui était déjà donné de voir son souffle, qui blanchissait dans le froid des lumières.

Il vit qu'elle soufflait peu. Suffisamment, mais peu.

Une vie, une vie qui exigeait au milieu du silence de la Taïga.







Il resta là on ne sait pas trop combien de temps, à peine le temps que passent quelques soleils entre autant de lunes austères.





Ne sut jamais rien, de ce qu'il avait été attendu de lui, de ce qui avait été craint ou espéré, des approchements et des non-gestes. Jamais foutu de savoir quoique ce soit d'autre qu'il venait de croiser un voyage.

Et reprit son chemin d'un point à un autre point, ses chimères, ses inanités, et ses distances qu'il devinait encore un peu plus longues dorénavant.

Et comme ses pattes lui faisaient toujours mal, il se remit en marche comme il était venu, en boîtant.




Par Théobald - Publié dans : Mémovasion
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